L’incendie de Rouffignac par la division Brehmer

Le 31 mars 1944 au matin, la division Brehmer entre dans le bourg de Rouffignac, lance des tirs de mortier sur les habitations, pénètre dans les maisons, rassemble les hommes sur la place du village, les trie selon leur âge, d’un côté les plus de 50 ans, de l’autre, chargés dans des camions, les moins de 50 ans.

Les enfants renvoyés de l’école

Ce matin là, René Célérier, Christiane Gargaud, Jacqueline Delbut, Jacqueline et Paul Roger ainsi que leurs camarades sont installés depuis peu dans leurs salles de classes et démarrent leur journée d’école. Arrive alors un soldat allemand, qui parlemente avec l’instituteur. L’instant d’après, les enfants sont tous renvoyés chez eux.

D’autres, comme Paulette Lalot ou Paul Rogier, sont bloqués sur le chemin de l’école par les Allemands. Jean-Louis Richard, malade ce matin-là, ne se rend pas à l’école. Il est réveillé par un allemand qui le découvre avec sa mitraillette pour fouiller son lit.

Jean Doido, sa mère et sa sœur labourent pour semer de l’orge lorsqu’ils entendent des coups de feu. Une fusillade ?

Christiane Gargaud et ses camarades sortent de l’école et traversent la place. Du bruit, des cris, des allemands partout. Des camions, des voitures, des engins militaires. La fillette voit son père, à l’arrière d’un camion, avec d’autres hommes du village. Il pleure. Elle va jusqu’à lui. Qu’y a t-il ? Il lui dit qu’il a mal aux dents, et que si sa mère cherche leurs économies elles sont cachées dans l’armoire, dans les boites de conserves.

Le Tambour passe dans le village et annonce qu’il faut partir, évacuer, que tout Rouffignac va être brûlé en fin de journée. Le village se vide, tous partent sur les routes, les chemins et cherchent un endroit où se réfugier.

Quelques heures plus tard, vers 17h00, les soldats incendient totalement le village, seule l’église et quelques maisons alentours sont épargnées.

La commune de Rouffignac sera reconstruite en totalité à la fin de la guerre. C’est cette architecture du début des années 50 qui lui donne une apparence détonante dans ce coin du Périgord Noir au patrimoine si typique.

René Célérier, Christiane Gargaud, Jacqueline Delbut et une quinzaine de Rouffignacois, ces enfants qui furent renvoyés de l’école, ou qui ne purent pas y accéder ce matin là témoignent, aujourd’hui, de cette journée qui marqua leur mémoire autant que le visage de la commune de Rouffignac.

 

Sauvegarder et valoriser la mémoire

Pour nous, tout a commencé le 31 août 2018, dans le bureau de Raymond Marty, le Maire de Rouffignac. Ce jour là, il prend une petite heure pour nous expliquer : l’identité de Rouffignac, très différente de son environnement, n’est pas comprise par le visiteur, celui qui ne connaît pas son histoire.

La Mairie a acheté un bâtiment, dans lequel elle va installer l’Office de tourisme, ainsi qu’un espace qu’elle compte dédier à la mémoire du village : c’est l’incendie du 31 mars 1944 qui est la cause de cette « anomalie architecturale », il est important que cette histoire soit transmise aux visiteurs, aux touristes, comme aux habitants actuels et futurs de Rouffignac.

Ce projet à vu le jour il y a plus de trente ans. Aujourd’hui, grâce à la volonté et au travail de la municipalité de Rouffignac, il va pouvoir se réaliser. Il s’agira de répondre au besoin de mémoire et d’histoire et d’y montrer, grâce au concours du Centre Départemental de la Mémoire et à de nombreux fonds d’archives :

  • Une maquette du village avant l’incendie associée à de nombreuses pièces d’archives,
  • Une carte et une chronologie des exactions de la Division Brehmer,
  • Des objets révélateurs de le vie de l’époque, qu’elle soit quotidienne ou liée aux maquis.

Mais ce n’est pas tout, des rouffignacois, qui ont vécu cette journée sont prêts à en parler. Leurs témoignages constitueront une pièce maîtresse dans la scénographie du lieu, et alimenteront la trame d’un film qui relatera les événements de cette journée. Il ne manque plus qu’une équipe qui saura recueillir cette mémoire, la sauvegarder, la mettre sur bande, puis la restituer et la valoriser.

C’est le début de notre histoire avec Rouffignac.

 

Plongée dans le matériau

C’est par une visite aux archives départementales de la Dordogne que nous démarrons notre mission. Nous y sommes reçus par Nicolas Cournil. Cet ethnologue a effectuée une collecte de la mémoire orale autour de la résistance en Dordogne. Il a écouté et enregistré des dizaines de récits, retracé des énigmes, entendu des secrets.

Il nous accorde deux bonnes heures, au cours desquelles nous affûtons aussi la méthode que nous voulons employer pour ce recueil de mémoire. Nous avons l’ambition de reconstituer, à partir des témoignages des Rouffignacois, le déroulement de la journée le plus précisément possible. Nous démarrerons par un temps d’enquête collective, en présence de tous les témoins, puis nous les verrons individuellement pour écouter et enregistrer chaque récit.

Nicolas nous transmet également des documents, dans lesquels nous apprenons ce qu’il s’est passé la veille, le 30 mars 1944. Voici ce que dit le rapport des Renseignement généraux du 27 décembre 1944 :

Voilà donc ce qui aurait provoqué la colère des Allemands, et déclenché l’acte de répression perpétré par la division Brehmer qui traversait le Département cette semaine là en vue de réduire les forces du maquis et des résistants.

Entretien collectif

Le lundi 12 novembre 2018, de bonne heure et de bonne humeur, nous avions donné rendez-vous à nos témoins pour un premier temps de rencontre, et pour parler tous ensemble de cette journée.

Ces temps d’entretiens collectifs nous permettent de rencontrer, en équipe, l’ensemble des personnes que nous allons enregistrer par la suite.

Pour nous, ces temps doivent être détendus et conviviaux car nous allons, ensuite, demander à ces personnes de se confier à nous. Cela fait maintenant des mois qu’on nous parle de ces personnes et nous avons, bien sûr, hâte de les rencontrer.

De plus, ces temps où nous évoquons tous les mêmes souvenirs en même temps permettent à la mémoire des uns de raviver celle des autres et les premières histoires, les premiers récits commencent à fuser, les premières pépites à se faire jour.

Nous sentons que, pour nous, c’est là que démarre vraiment la mission. Bien sûr, carnet et stylo en main, nous sommes à l’affût. Pouvez-vous nous raconter cette journée ? Comment ça a commencé pour vous ?

 

Rouffignac, le 31 mars 1944

Le frère de Paulette Lalot, effrayé par les soldats a pris la fuite, est parti à la course. Ceci lui a valu une balle allemande qui a traversé son cartable est s’est arrêtée… dans son livre d’histoire.

Jean Doido, qui labourait avec sa mère et sa sœur, dit avoir entendu des coups de feu.

Ce matin là, Paulette était à Marzac et Jean à Mérignac, deux hameaux proches du bourg. Mais ont-ils entendu les mêmes coups de feu ? Ou bien s’agissait-il des tirs destinés aux habitations ?  Comment savoir ? Quelle heure était-il ?

Quelle heure était-il, encore, lorsque les soldats sont venus chez René Célérier, à la recherche d’une voiture, boudant la petite camionnette que sa mère leur proposa ?

Jean-Louis Richard a été découvert, dans son lit, par un soldat. Mais que faisait ce soldat ? Les allemands ont-ils procédé à une perquisition pour rassembler les hommes sur la place du village ?

Voilà des éléments qu’il nous faudra, parmi bien d’autres, éclaircir lors des entretiens individuels. Autant de questions qui viennent alimenter les guides d’entretiens que nous ébauchons, à chaud et en équipe, dès le lendemain de l’entretien collectif.

Nous nous préparons, avec la complicité de Monsieur le Maire et de Vivianne Donzeau, son adjointe, à filmer les témoignages individuels. C’est toujours la partie la plus palpitante, mais aussi la plus délicate.

 

Entretiens individuels

Lundi 19 et mardi 20 novembre. Les entretiens individuels. Enfin.

Nous sommes un peu désolés de raviver, encore, ces souvenirs. Nous savons bien que nous ne sommes pas les premiers. Nous sommes admiratifs de votre volonté, pourtant, de témoigner.

Pour la plupart d’entre vous, vous étiez enfants, ces souvenirs sont donc assez lointains.

Cette colonne allemande, quels souvenirs en gardez-vous ? Quelle était sa taille, comment était-elle disposée ? Quels souvenirs gardez-vous ? Quelles sensations ?

Tous n’ont pas pu venir, et d’une discussion à l’autre la liste des témoins s’allonge, alors ces deux jours d’entretiens ne suffiront pas. Nous organisons avec Viviane, une autre session courant décembre, pour que ces autres témoins aient l’occasion de raconter leur vécu et viennent nourrir de leur expérience notre compréhension de cette journée.

 

 

Rouffignac, le 31 mars 2019

Le but est là, formulé : l’ouverture de ce lieu le 31 mars 2019. Ce sera l’occasion de voir, entre autre, le film qui restituera à Rouffignac la mémoire que ses habitants ont gardé du 31 mars et qui montrera, par le biais des expériences vécues, les événements qui se dont déroulés ce jour là.

Pour notre part, nous tenons à remercier les témoins de cette journée pour les moments que nous avons partagé avec eux.

 

 

En coulisse

[Faites défiler]

 


Fiche technique du projet

L’incendie de Rouffignac par la division Brehmer

Contact : Line Simon – 06 63 48 90 63

 

Contexte


La commune de Rouffignac a, depuis longtemps, le projet de créer un espace mémoire pour assurer la médiation de son histoire et de son architecture auprès des locaux et des visiteurs.

Elle vient d’acheter un bâtiment, en face de la Mairie, dans lequel elle installera, après travaux l’Office de tourisme, ainsi que cet espace mémoire.

Un Comité de pilotage travaille à la définition du projet. Il s’interroge encore sur la manière de recueillir et de valoriser la mémoire des habitants.

 

Enjeux


  • la sauvegarde de la mémoire des derniers témoins de la journée du 31 mars 1944
  • la transmission de cette mémoire et son inscription dans un contexte historique

 

Objectifs


  • Reconstituer la journée au plus près de son déroulement à travers les témoignages des Rouffignacois présents ce jour là.
  • Produire un fonds documentaire à partir duquel des projets de valorisation pourront être imaginés.

 

La commande


  • Collecte de la mémoire orale auprès de 7 à 8 personnes afin de reconstituer, à travers leurs souvenirs, la journée du 31 mars 1944.
  • Enregistrement vidéo.
  • Montage sous plusieurs formes
    • Un « bout à bout » de l’ensemble des témoignages.
    • Un portrait d’environ 6 minutes par témoignage.
    • Un film d’animation d’environ 10 minutes, incluant les témoignages et reconstituant la journée.

 

Équipe projet


  • Line Simon, coordination générale
  • Christian Lavaud, réalisation audiovisuelle
  • David Dunais, suivi de l’enquête, mise en récit
  • François Lagorce, entretiens individuels
  • Aliénor Pauly, conseils artistiques

 

Livrables


  • Fonds documentaire audiovisuel constitué de l’intégralité des témoignages.
  • Un film de restitution de la mémoire de la journée (8/12 mn).

 

 

Outils


 

Besoins apparus et complémentaires à la commande


  • Solution technique d’électrification de la maquette du village et de mise en lien avec le matériau d’archives.
  • Coordination avec les élèves du lycée Léonard de Vinci lors des phase de collectage.
  • Conseil et accompagnement à la scénographie

 

 

Déroulement du projet


  • 3 phases de mise en œuvre
    • Compréhension de la commande et formulation d’une réponse.
    • Transmission de la proposition et cadrage de la mission
    • Réalisation de la mission

 

 

Phase 1 Compréhension de la commande et formulation d’une réponse


Extraits des carnets de bord

le 31 août 2018

Rdv avec le maire qui nous présente le projet
La demande, les besoins :

  • Besoin en ingénierie/technique pour des supports digitaux et une application numérique (on sollicite Pascal Menut, de La petite graine). Il est intéressé et peut nous faire une proposition.
  • Entretiens filmés pour collecte de la mémoire : 6/7 personnes courant octobre.
  • Conseils pour la scénographie de l’espace.

 

Phase 2 : Cadrage et coordination


Extraits des carnets de bord

le 4 octobre

rdv avec Julien Marty, prof à Léonard de Vinci

On va voir la maquette, on comprend où ils en sont et comment la proposition de Pascal peut venir se greffer à leur projet de pupitre.

  • Voir Pascal et lui faire un retour : possibilité de faire installer une tablette dans le pupitre en métal.
  • Besoin de savoir si la mairie peut investir sur ce volet du projet : version 1 à 8 000 €/version 2 à 11 000 €
  • Puis faire le lien entre Pascal et le lycée (volet technique) et Pascal et la commune (volet contenus)

le 8 octobre

Rdv avec le conseil municipal pour leur faire notre proposition : on donne nos deux devis, on comprend qu’ils ont besoin d’assistance, d’accompagnement. On leur propose deux devis de plus : un pour de la définition et de la conception de projet, et un pour le suivi de réalisation

le 7 novembre

Réunion en soirée avec une partie de l’équipe municipale. Le maire nous appelle pour nous dire qu’il va encore falloir convaincre. On déroule une réunion d’organisation comme prévu.

  • 12 nov : temps collectif : ok
  • 19 et 20 : tournage entretien individuel ok

Christian repère la salle en amont

Reste M.Barry que nous pourrions voir vendredi 16 (à confirmer). Et caler le tournage avec la dame à Belvès.

  • Julien Marty : besoin de savoir si la mairie investit sur le dispositif proposé par Pascal (8000 €) dans les 15 jours (après co-pil ?)
  • Prochain CO-pil : le 24 nov à 14h,
    • on y présente des budgets prévisionnels au vu de ce qu’on sait aujourd’hui.
    • Retour sur la collecte, petit rapport oral sans oublié le lien au lycée
    • Y montrer quelques images, voir leur rendre le bout-à-bout ?

On intègre toutes ces données à notre plan de vol.

 

Phase 3: réalisation


 

Extraits des carnets de bord

le 12 novembre

Temps d’enquête collective. Une matinée avec 14 témoins (ou presque) passée à leur demander où ils habitaient et quel âge ils avaient et à leur poser de simples questions, où étiez-vous ce jour là, et que faisiez vous.On recueille les dire du mieux qu’on peut, ce temps en commun les incite à parler ensemble, à raviver ce moment entre eux. On sent comme ils sont liés les uns aux autres, c’est palpable, et c’est très impressionnant. Il existe entre eux un lien d’appartenance, ils font communauté.

Les propos sont « scriptés »  et on revient avec comme autant d’indices et de pistes à suivre pour se faire une idée ce qu’il a bien pu se passer au cours de cette journée. Nous gardons en tête que ce qu’on demande c’est de fixer et de conserver leur mémoire, de conserver ce patrimoine commun qu’est ce moment vécu ensemble et témoin de l’histoire de Rouffignac.

Temps de travail du matériau recueillis

Là encore une matinée, on échange sur notre perception, notre compréhension des faits et dires, on retrace une chronologie qui sera le guide pour les entretiens individuels de lundi prochain. Et puis on fait le point sur l’organisation du planning de tournage, c’est Christian qui est à la manœuvre, et on ne saurait si bien dire car ces anciens, ben, faut les bichonner, les comprendre, faut être empathique….

les 19 et 20 novembre

Deux jours de tournage : tout se passe très bien, les entretiens se suivent, la parole est recueillie, enregistrée. Ils sont à l’aise, ils racontent les événements, ils sont très naturels. Nous montrons quelques extraits en co-pil le samedi et on a un super retour : qu’ils sont beaux, ils sont très à l’aise, c’est sobre et très authentique.

Il va rester 2 jours de tournage, à priori 1 ère semaine de décembre. Viviane pense à deux autres personnes, on les intégrera.


©Occitània creativa_2019