Rien ne se déroulera comme prévu

 

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Quelque part dans le futur. Disons 2019. Ça se passe à la campagne. Mais maintenant on dit territoires ruraux. Ces territoires ruraux, donc, se dépeuplent et s’appauvrissent. Les maisons sont à vendre. Oh, pas toutes non. Pas tout de suite. Les commerces aussi. À vendre ou à louer, mais les vitrines restent vides. Oh, pas toutes non plus, mais franchement : beaucoup. Les jeunes regardent demain avec des yeux de citadins et retiennent au moins ceci de leurs leçons qu’il leur faudra partir, être mobiles. En plus d’être flexibles.

Et puis il y a… ce qu’on mange. La nourriture. On commence à craindre sérieusement pour notre santé. Et puis les citoyens et le pouvoir commencent à s’affronter. Les pacificateurs sévissent, éborgnent, mutilent.

Mais tout ça est assez loin de nous. En métropole. À la ville. Juste un arrière plan, aucune alarme réelle via nos interfaces tactiles.

Nous, ici, à la campagne, on se demande encore ce qui est en train de nous arriver, et comment on va y réagir, maintenir de la vie ici, donner envie de rester chez nous, ou d’y venir. Attractivité, tourisme, marketing territorial, stratégies de développement, projets de territoires et autres territoires de projets (ce qui n’est pas la même chose, c’est même tout l’inverse) : pour nous en sortir, il nous faut innover.

Aux commandes, des élus locaux. Autant dire nos parents, voisins, amis, cousins, et parfois nous-même. Autour de la table dans les salles des Conseils, souvent le même constat, celui de notre impuissance à enrayer cette hémorragie, à guérir, à reprendre de la vigueur. Oh, pas toujours mais franchement : souvent.

Un terrain de jeu, un parmi les autres, auquel on est attentif, de gré ou de force : l’intercommunalité, la Communauté de Communes, l’EPCI. La Com-com. Ce bateau ivre qui vient de subir deux redécoupages successifs, à qui on a transféré des compétences sans les moyens de les exercer, ce nouvel espace de coopération au sein duquel s’organise la concurrence entre les territoires.

Un terrain de jeu ou une arène ?

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Entre le 1er juin 2017 et le 31 décembre 2018, 15 entrepreneurs périgourdins se livrent à une expérience, celle de se constituer en collectif afin de formuler et d’expérimenter une ou plusieurs offres de services qui répondront au mieux aux besoins de leur environnement immédiat : les territoires ruraux et les acteurs qui les peuplent.

Sur cette base, ils sollicitent le Conseil régional de Nouvelle Aquitaine et sont soutenus au titre l’Appel à manifestation d’intérêt (AMI) Innovation Sociale.

Pendant ces 18 mois, ils vont travailler ensemble, se réunir (beaucoup), en plénière ou en groupes de travail, travailler à la structuration de leurs équipes, réfléchir à la formulation de leurs offres de services et mener ensemble des missions sur les territoires.

C’est notamment au cours de ces missions qu’il leur sera donné d’observer l’état de leurs propres territoires : regorgeant de ressources naturelles et humaines, regorgeant d’initiatives et d’envies mais éprouvant d’énormes difficultés à s’organiser, et à passer collectivement à l’action.

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Les collectivités locales n’ont pas les moyens de jouer leurs rôles structurants


Une règle du jeu, comme une injonction, récurrente, diffuse, globale, intégrée : faire des économies.

Et parmi bien d’autres, le poste ressources humaines en fait les frais. Résultat, les compétences administratives des EPCI s’élargissent, alors que leurs compétences professionnelles se réduisent. En d’autres termes, ils n’ont pas les moyens de recruter des agents pour se réorganiser en fonction de leurs nouveaux périmètres géographiques et administratifs. Pas les moyens de rendre les services publics pour lesquels ils existent. Cherchez l’erreur.

Voilà un chapelet de constats négatifs qui pourrait être allongé à souhait si nous ne cherchions à être synthétiques. Pourtant, sur les territoires, les acteurs restent présents. Ils continuent même à être des sources d’initiatives, des forces de propositions. Des forces vives. Des projets, il n’en manque pas. Et des personnes pour les porter non plus. Même en situation de fragilisation, les territoires gardent une énergie vitale très forte. Même vieillissants, nous restons nombreux, même en situation de crise nous restons intelligents et créatifs. Nous avons changé, certes, nous nous sommes un peu résignés, mais franchement : pas tant que ça.

Une chose cependant, semble changer. La puissance publique, représentée à l’échelle locale par nous-mêmes, à moins que ça ne soit nos parents, voisins, amis, ou encore cousins, n’a plus les moyens d’organiser, d’offrir un cadre pour permettre aux acteurs de croiser leurs énergies, leurs initiatives pour le développement du bien commun. Car il s’agirait, notamment, de moyens humains. Mais l’heure est à l’économie.

Rassurons nous car ce n’est que science-fiction. Oui les territoires sont en crise, notre pays est en crise. Le monde est en crise. Mais des dispositifs existent, des fonds pour mener des projets et ainsi répondre à ces problématiques. Il n’en demeure pas moins que pour se saisir de ces fonds, de ces dispositifs, les collectivités ont besoin de moyens humains et professionnels.

Kafka, au secours.

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